Valery Grancher
version française
 

Le Monde 2000.07.12





Un « voyage immobile » très mouvementé Arles/Photographie. Les projections des Rencontres photographiques se sont terminées, samedi 8 juillet, dans une ambiance de psychodrame avec un spectacle alliant vidéo et musiques électroniques intitulé « On Air ! »


Mis à jour le mardi 11 juillet 2000

ARLES de notre envoyé spécial

Mais quelle soirée ! Bronca, tapements de pieds sur les gradins, applaudissements moqueurs, hurlements du genre « aux chiottes ! », vilains gestes, insultes. Une partie du public qui quitte les lieux avant la fin. Le son amplifié pour masquer les cris. Le coordinateur de la projection, Valéry Grancher, tel un gamin mal élevé, qui déboule sur scène en pointant ses deux doigts majeurs vers l'assistance et conclut sa prestation par un bras d'honneur en disant grosso modo qu'il était fier d'avoir pris « le pognon du public ». Le maire d'Arles, Paolo Toeschi (PS), qui part indigné. Des discussions animées jusque tard dans la ville...

Les projections des Rencontres photographiques d'Arles se sont terminées, samedi 8 juillet, dans une de ces ambiances de psychodrame qui font le charme de ce festival trentenaire. L'objet du délit avait tout pour surprendre l'amoureux d'une photographie classique, fort représentée ici. « Je sais que nous prenons des risques », lâchait Gilles Mora, directeur artistique de l'édition 2000, quelques secondes avant la projection. Comme s'il annonçait un drame en direct.

Le direct et l'improvisation sont au coeur de ce spectacle visuel et sonore de 1 heure 15 minutes intitulé « On Air ! », un terme qui évoque les studios de radio des années 50-60. Mais c'est la culture des années 90, celle de l'Internet et de la musique électronique, du sampling et de l'emprunt, de l'image fragmentée et inachevée, banalisée et numérique, qui a bousculé le décor séculaire du Théâtre antique. Cette tendance à l'échantillonnage se retrouvait jusqu'aux auteurs de la soirée : sept artistes, jeunes, mis en « réseau » pour l'occasion par Valéry Grancher. D'un côté, des artistes qui proposent sur l'écran géant des « modules prémontés et minutés » d'images vidéos plus ou moins mouvantes : Valéry Grancher, Emmanuel Grancher, Dominique Gonzalez-Foerster, Evelyne Koeppel ; les séquences de ces derniers sont encadrées par des interventions en direct du Japonais Takuji Kogo, un « computer-jockey » qui surfe sur la toile du Web, projetée sur l'écran, pour créer des transitions visuelles colorées. De l'autre, deux DJ improvisent un environnement sonore, à partir de sources multiples - musiques, chansons, voix, extraits de films, etc. -, relayées par deux platines vinyle et deux platines CD.

Jean-Yves Leloup et Eric Pajot, duo d'artistes réputé pour son émission « Radio mentale » sur Radio FG, espéraient créer leur « intervention sonore » au milieu du public. Mais le mistral les a obligés à se replier dans l' « aquarium » de projection, en haut du Théâtre antique. La coupure s'en est trouvée accentuée entre le public et les créateurs. Ces derniers ne cachaient pas leur inquiétude avant de donner un spectacle dont ils ne voient « aucun équivalent » sous cette forme collective. « Nous craignons une réaction violente du public », expliquait Valéry Grancher.

Ça n'a pas loupé. Il y avait déjà beaucoup moins de monde par rapport aux trois soirées précédentes. Sans doute des festivaliers ont-ils préféré assister, à la même heure, à la projection du festival off, dans la cour de l'Archevêché. Et ces derniers n'ont pas été remplacés par les fans de techno et d'art multimédia, notamment ceux qui fréquentent le festival Sonar à Barcelone ou les soirées de musique électronique du Centre Pompidou.

Sur le principe, la soirée est assez proche des films muets mis en musique par un pianiste. Ou, pour revenir à Arles, d'une soirée mémorable, il y a quelques années, où Portal, Sclavis, Drouet et Texier improvisaient sur des photos de Guy Le Querrec. Là, il n'est pas tant question d'images et de musiques que de la façon dont le mariage des deux arrive à créer - ou pas - des sensations et des émotions chez le public, bouleverse sa perception de l'environnement au moyen d'un montage abrupt. « On est passé d'une logique de sens à une logique sentimentale, explique Valéry Grancher. Nous suscitions un voyage immobile et mental, de l'ordre de la suggestion, autour de la récurrence des signes mondiaux. »

Les premiers montages son-image de ce genre ont vu le jour dans les rave et soirées techno où des espaces Chill out (relaxation) sont aménagés pour permettre aux danseurs de récupérer. « Mais ces espaces sont plus académiques que créatifs », explique Valéry Grancher. D'où, depuis deux ans, la volonté d'artistes d'investir la scène, qu'elle soit musicale ou liée à l'art contemporain.

Les images vidéo sont guidées par le rejet de l'icône, du spectaculaire, de la narration. Elles mettent en avant le fragment indéfini, anodin et banal en diable, propre à tous les mixages. Plus que des images, ce sont des signes qui n'ont pas de sens : signes urbains (croisements de rues, vues touristiques, chambres d'hôtels normalisées) ou naturels (vagues dans l'océan, paysages). La musique, comme dit Jean-Yves Leloup, est dans la mouvance de l' « ambiant techno », elle suscite non plus la danse mais l'écoute. Elle appelle tous les sons et toutes les « strates sonores », du jazz au dialogue de films. « On butine avec respect et ouverture. »

A Arles, les images n'étaient pas à la hauteur d'une musique aboutie. Ce décalage détruit le fragile équilibre et rend souvent insupportable une expérience dont on peut se demander si elle est adaptée à la scène. « Le risque, c'est la bouillie d'images et de sons », confie Jean-Yves Leloup. Nous y sommes avec cette soirée interminable. Sauf en de rares moments, notamment les quinze dernières minutes. Trop tard. Le public avait déjà basculé.

Michel Guerrin



Le Monde daté du mercredi 12 juillet 2000

back





V. Grancher / Design by: C. Bruno