Valery Grancher
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Le Monde 2000.07.13





Les Rencontres arlésiennes font le grand écart pour retrouver une identité

Le public a conspué deux soirées sur quatre. La fréquentation est restée stable

Sous le thème « La photographie traversée », les Rencontres ont convié les personnalités et les techniques les plus variées : notamment le peintre Jean-Michel Alberola, le cinéaste Alain Bergala, le philosophe Jean Baudrillard et le vidéaste Valéry Grancher. Symptôme d'un festival qui ne fait plus confiance à la seule photographie ou d'une manifestation qui se cherche... Cet éclectisme a déboussolé un public plutôt classique.

Mis à jour le mercredi 12 juillet 2000

LES 31es RENCONTRES photographiques d'Arles ont deux vies. Celle des expositions, qui courent jusqu'au 20 août. Et puis celle de la semaine festivalière, du 4 au 8 juillet, qui attire passionnés, photographes et professionnels. Ces derniers se sont vu proposer quatre soirées-projections, un festival off, des stages, tables rondes et colloques, une (bonne) programmation de films, des remises de prix, des rencontres avec les artistes, des stands de libraires spécialisés.

6 300 personnes ont assisté aux projections du Théâtre antique, a annoncé la direction du festival, soit 300 personnes de moins par soirée par rapport à 1999. Les dix-huit expositions enregistrent pour l'instant une fréquentation stable avec 8 300 entrées. Ces chiffres sont plutôt satisfaisants quand on sait que 1999 a bénéficié de l'effet 30e anniversaire et de concerts qui ont mis la ville en fête. Le fléchissement de l'affluence aux soirées est à rapprocher de l'ouverture, cette année, d'un lieu de projection pour le festival off, dans l'Archevêché.

Les projections avaient laissé en 1999 une meilleure impression que les expositions. Cette année, c'est le contraire. Le public a conspué deux soirées sur quatre. La bronca, en dépit d'instants magiques, suscitée par la projection « On Air ! », mariant images vidéo et musique électronique, était prévisible ( Le Monde du 12 juillet). Celle qui a ponctué la soirée consacrée au couple Tina Modotti-Edward Weston ne l'était pas.

C'était même du gâteau : les images sont riches, une belle exposition Modotti était présentée au même moment à l'Espace Van Gogh, les protagonistes ont laissé une belle correspondance, et l'auteur de la soirée, Alain Bergala, offrait de solides garanties. Mais ce dernier s'est enferré dans une idée périlleuse : faire raconter cette histoire par deux comédiens, un jeune homme et une jeune femme (allégorie pesante du couple de photographes), dont les voix off, aussi fausses que le texte était « gnan-gnan », tuaient des images qui, pour ne pas arranger les choses, défilaient trop vite sur l'écran. Dommage. D'autant qu'en première partie Gilles Mora a rendu un bel hommage à Frederick Sommer (1905-1999), mettant en avant les multiples facettes d'une oeuvre marquée par le surréalisme.

RICHE CONCURRENCE

Les quatre projections étaient dominées par des personnalités qui échappent au monde photographique : un peintre (Jean-Michel Alberola), un cinéaste (Alain Bergala), un philosophe (Jean Baudrillard), un vidéaste (Valéry Grancher). Ce choix s'inscrit dans le thème « La photographie traversée », choisi par le directeur artistique, Gilles Mora. C'est aussi le symptôme d'un festival qui ne fait plus confiance à la seule photographie - l'an dernier, le moteur était la musique. Ou encore d'une manifestation qui se cherche, ouvre les vannes de toutes parts pour retrouver une identité face à une riche concurrence estivale - photo, vidéo, art contemporain.

Cette année, Arles a pratiqué le grand écart comme jamais. Avec, d'un côté, un film documentaire hyper-pointu qui, en montrant l'emplacement exact où Niepce a pris son fameux Point de vue du Gras (autour de 1826), plonge donc aux sources du procédé ; de l'autre, la soirée « branchée » de Valéry Grancher, qui nous projette dans un futur aux images mutantes. C'est une stratégie que d'occuper tous les terrains mais cela ne fait pas un projet, au-delà de dire que l'image est fragile et se dilue.

Ce grand écart déboussole un public qui aime râler, n'est pas facile à bouger tant il est dominé par des bataillons d'amoureux d'une photographie classique. Ces derniers, soulagés, ont d'ailleurs fait un triomphe au travail de Luc Delahaye (agence Magnum) sur la Russie, qui a reçu au Théâtre antique le prix Oskar Barnack (Leica). Gilles Mora, qui a courageusement assumé son programme dans les moments difficiles, s'est plaint de ce public frileux. Il oublie que lui-même, quand il était un simple festivalier, savait chauffer les salles. Etait-il également convaincu par certains artistes qu'il accueille aujourd'hui pour corriger son image « classique », mais qu'il critiquait vertement dans le passé ? « Il les a envoyés au casse-pipe », notait un festivalier.

Le grand écart arlésien est surtout au coeur d'un casse-tête. Les expositions historiques ne bénéficient pas, avec l'Espace Van Gogh et le Musée de l'Arles antique, des lieux muséaux qu'on trouve dans les grandes villes (une seconde salle devrait néanmoins être ouverte, en 2001, à l'Espace Van Gogh). Quant aux grands formats contemporains, Arles soutient mal la comparaison avec ce que l'on découvre cette année à Avignon, que ce soit dans l'admirable collection d'Yvon Lambert ou dans l'exposition « La Beauté ».

Maison des Rencontres,10, rond-point des Arènes, 13200 Arles. Tél. : 04-90-96-76-06. Expositions jusqu'au 20 août. Catalogue, 216 p., 250 F (38,11 euros ). Michel Guerrin


Le thème de « l'anonymat » en 2001

Gilles Mora bouclera son troisième et dernier mandat de directeur artistique des Rencontres d'Arles, en 2001, avec un programme centré autour de « l'anonymat dans la photographie contemporaine ». « Plus que la question de la photographie anonyme, il s'agira de montrer comment, de plus en plus, les photographes rendent compte d'une réalité dont les traits sont réduits à l'archétype ou confondus avec la norme. Images traditionnelles ou interventions numériques, l'anonymat devient une nouvelle revendication autant dans le domaine de la mode ou de la publicité que dans les définitions des catégories sociales. »

Larry Clark pourrait être l'invité de marque d'une édition qui présenterait notamment une exposition de Garry Winogrand. Les expositions pourraient être réduites de dix-huit à huit, alors que les soirées-projections resteraient au nombre de quatre.






Le Monde daté du jeudi 13 juillet 2000

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